Obsédé·es par la réalité
Ou comment notre algorithme nous le fait croire
DÉPENDRE, verbe intransitif
Emprunté du latin dependere, « pendre de, être suspendu », d’où « se rattacher à, être lié à, dépendre de ». Ne pouvoir être réalisé sans l’action, sans l’intervention d’une personne ou d’une chose.
« Ne pouvoir être réalisé sans l’intervention d’une chose. » C’est ce qui me reste en tête en lisant la définition. Ne pouvoir être réalisée, c’est un peu comme ne pas exister. Une partie manque en nous. Une identité se forge autour de la dépendance pour l’atténuer, pour la normaliser.
C’est ce que j’ai fait avec mes dépendances. Je banalise leur existence pour m’enlever une forme de culpabilité constante. Parmi ces dépendances, il y a évidemment celle du téléphone intelligent.
C’est devenu un réflexe physique, et un mal-être insupportable si je n’ai pas accès à mon cellulaire plus d’une heure. Et même, une heure, je suis généreuse. En ce moment, il est là, à côté de mon ordinateur, je le regarde et me demande ce qui s’y cache, les choses que je pourrais manquer, sans même recevoir de notification. Je suis prête pour l’alerte.
Parlant d’alerte, il y a Instagram qui me garde au bout de ma chaise, toujours parée à recevoir les monstruosités actuelles.
Parce que mon fil d’actualité, mon algorithme, n’est pas pour les âmes sensibles. Même si, bibi ici, est la définition même de cette âme.
Tous les événements malheureux actuels sont ramassés dans un même souffle. Surtout depuis la sortie des dossiers Epstein, je me suis prise une sale baffe en pleine gueule en posant les yeux sur de telles horreurs.
Et par horreurs, je veux dire, le mot est faible. Même s’il faut être consciente, même s’il ne faut pas tourner le dos aux victimes (parce qu’on l’a trop souvent fait), je n’étais clairement pas préparée mentalement pour recevoir ce shitshow d’information.
C’est d’ailleurs la stratégie voulue, comme statue Delphine Delvaux, avocate. Les personnes en charge de ces dossiers, ou même les membres d’un jury qui ne sont pas formés pour recevoir une telle charge d’atrocités, sont assistées, épaulées et ont un temps limité pour consommer la teneur de ces informations.
L’effet escompté de la part du Department of Justice aux États-Unis, c’est de semer la panique, de sacrer le feu à coups de courriels-Molotov, pour créer un sentiment d’urgence et d’anxiété généralisée.
Ils ont réussi leur coup.
Le TOC dans tout ça
En tant que personne vivant avec un trouble obsessionnel-compulsif, ce fut la bougie d’allumage pour une loop obsessionnelle insistante, envahissante et sans issue possible. J’avais de la difficulté à m’endormir le soir, et pourtant, je voulais toujours en savoir plus, me gavant de courriels plus inculpant les uns que les autres.
Surtout, on brise une obsession par l’action, d’où la présence de compulsions. Et la compulsion demande à être effectuée dans les minutes qui suivent pour apaiser le calvaire mental.
Seulement, on ne peut pas agir instantanément lorsqu’on doomscroll à travers tant de détails abjectes. C’est la réalité instagrammesque des cauchemars actuels, il n’y a aucune action saine qu’on peut poser pour amoindrir cette impuissance titanesque. On repartage les publications qu’on juge pertinentes, mais ça s’arrête là. Surtout au Canada, on ne peut pas contacter son député pour demander que des mesures soient prises.
Il n’y a rien dans l’instantané qui sécurise notre état de crise lorsqu’on fait face à tant de cruauté. Je dis rien, mais ce n’est pas 100% vrai. Il y a:
décrocher de son téléphone
écouter de la musique apaisante
bouger lentement pour se reconnecter à son corps
blablabla.
Je ne dis pas que ça ne fonctionne pas. Mais la décharge de dopamine générée par Instagram ne se pulvérise pas à coups de chandelles et de bains moussants. Pas instantanément pour moi, en tout cas.
C’est ce que j’appelle la phase « trou noir ». Cette impression de vide, après avoir déposé mon cellulaire, qui pourrait me manger tout rond à la suite d’une lecture compulsive d’information sadique.
Mon système nerveux est en mode menace, tous mes sens sont éveillés, les images construites par des scénarios inimaginables se mettent à défiler à toute allure dans ma tête. Rajoutez à ça une impuissance paralysante.
Après, il faut que je dorme, que je fasse mon 9 à 5 pour payer mon loyer, que je mange, que je sorte dehors absorber quelques rayons de cet hiver interminable. C’est dystopique.
Et c’est un réel danger pour la santé mentale.
Parce que le TOC croit à cette version de la réalité d’Instagram. « Pro » de la protection et de la vigilance (je mets « pro » entre guillemets parce qu’il fait tout sauf nous protéger, c’est un hypocrite), le TOC met le système nerveux en mode menace. Ainsi, on est à fleur de peau, oscillant entre la peur, l’anxiété, en plus de tourner en rond sans solution.
Autrement dit, it’s a living hell.
Avec ou sans TOC, je crois que plusieurs personnes peuvent se reconnaître dans cette danse diabolique.
Les images explicites se placardent brusquement, à n’importe quel moment, dans notre imaginaire (ça s’appelle des pensées intrusives).
Le corps est en état de choc perpétuel.
La concentration n’est plus, tout simplement. Le désintérêt et le cynisme se joignent au reste de la gang pour former un potluck où personne ne mange, tout le monde s’avoue vaincu.
C’est catastrophique pour notre équilibre mental.
Mais, tout n’est pas perdu.
Touch some grass, pour l’amour
Je disais que l’obsession s’amoindrit avec l’action. Il y a deux façons d’entrer en action: en posant un geste répété qui calme l’obsession (ça, je ne conseille pas, ce sont des compulsions physiques très dommageables et contraignantes) ou s’ancrer dans le réel.
Instagram, c’est un amalgame. La réalité est rarement une succession de phénomènes aussi dévastateurs sur le plan de la santé mentale.
Encore une fois, tout dépend de son statut, certaines personnes sont plus privilégiées que d’autres. Mais j’avancerais quand même que tout n’est pas de la marde, même si, dans l’ensemble, c’est une expérience humaine assez fucking challengeante.
C’est comment on redirige notre attention sur les choses qui font du bien. Comment s’ancrer dans la réalité et non sur un petit appareil. Je parle de choses qui font du bien et ça peut être absolument n’importe quoi:
Prendre un café avec un·e ami·e. Parler de tout ce qui se trame dans notre tête avec quelqu’un·e de confiance. Se faire un plat qu’on aime. Marcher sous les rayons du soleil (même en hiver). Lire un livre. Se crémer. Câliner ses enfants ou son animal de compagnie.
C’est dans la simplicité qu’on retrouve la vitalité.
Ça paraît banal, insignifiant, déconnecté à la limite. Mais c’est vital. Et si nous voulons mener une bataille contre ces géants qui n’en ont rien à cirer de notre existence, faut être en forme. Ça ne signifie pas de tout effacer, d’ignorer la situation dans laquelle la planète se retrouve. Il s’agit simplement d’un filet de sécurité. Une bouée de sauvetage pour reprendre notre souffle avant de continuer à nager.
C’est se donner des munitions pour ne pas se laisser abattre. Parce qu’on aura besoin d’être fort·es pour endurer ce qui va suivre.
Mais avant toute chose: il faut marteler l’idée qu’un algorithme n’est pas la réalité. Que la réalité, ce sont les liens, l’amour, la danse, les connexions, des chansons de Bad Bunny…
Pis des bains moussants aussi.



Les dossiers Epstein… OMG… il doit y avoir de quoi angoisser pour une éternité là-dedans.
Je sors direct la bouée de sauvetage 🛟 ! Je sais pas si je pourrais m’y plonger…😱